Immersion précaire

Lolo.S - mercredi 03 mars 2010

Les journalistes auraient de plus en plus de mal à "faire passer le réel"... C'est en tous cas le constat de Florence Aubenas. Comme Jean-Charles Deniau et Hubert Prolongeau qui s'étaient mis dans la peau de SDF, elle pratique le journalisme en immersion. Une forme antidote. Un produit décapant pour péter le vernis des reportages de surface, et court-circuiter les attentes formatées.
 
Faire des ménages, dans le jargon des journalistes, c’est arrondir ses fins de mois en présentant des séminaires privés pour des grandes entreprises... Florence Aubenas a fait des ménages autrement… Pendant presque six mois, le seau à la main, l’ancienne reporter-otage en Irak est devenue “agent d’entretien”, comme ils disent au Pôle Emploi, après avoir posé un congé sans solde… Direction Caen et ses environs, avec pour unique quotidien quelques miettes de contrat ici ou là, des horaires constamment décalés, des bouts de nuit hagards et au grand maximum 700€ par mois… L’ouvrage a pour titre “Le quai de Ouistreham“, en souvenir du CDD le plus éprouvant, dans les couloirs livides d’un ferry pour l’Angleterre…
 
On serre les dents en tournant les pages… Florence Aubenas ne prétend rien révéler. Elle met simplement sa pudeur, son instinct de l’âme et sa finesse au service d’une réalité sociale que plus grand monde n’a le temps ni l’envie de raconter.
Elle avait ce même ancrage terrien, cette même plume pour résumer, il y a quelques années, Outreau et son cortège de laissés-pour-compte…

Florence Aubenas publie le Quai de Ouistreham

Au plus près de l’humain, elle est d’abord dame de coeur quand il s’agit d’évoquer ce type qui voudrait qu’on lui supprime son numéro de téléphone dans son dossier à Pôle Emploi parce que, justement, on lui a coupé le téléphone ! Il ne comprend pas, le type, qu’il est foutu, que plus aucun rendez-vous ne peut se prendre sans un coup de fil au préalable…
 
Dame de coeur, toujours, pour raconter ce qui résiste au creux du coeur quand tout flanche: le besoin d’être ensemble, un sursaut de coquetterie, une esquisse de drague comme autant de symptômes d’une inaltérable dignité…
 
Et la “Crise” dans tout ça ? Oh mais elle a bon dos, la “Crise”, peut-on entendre dans le quai de Ouistreham… Toujours le même mot, inventé par les puissants… Les ex-Moulinex passent pour des emmerdeuses. On les appelle les “poules de luxe”… Devant sa boîte qui va fermer, un grand maigre parle tout seul: “Pourquoi ce sont les salariés qui pleurent leur usine ? Ce sont les patrons qui devraient être tristes”.
 
Il y a ce remords à la fin du livre, cette “bulle d’intimité” qui va éclater quand Florence la femme de ménage va avouer à ses copines sa véritable identité… Manière de dire qu’on ne sort pas indemne de cette “enquête de l’intérieur” qui vaut déjà à son auteur un début de polémique…
 
La voilà accusée, Florence Aubenas, d’utiliser le malheur des autres pour décrocher le jackpot médiatique, comme si elle découvrait soudain le monde des précaires sous le couvert d’un vulgaire trip bobo…
 
Ceux qui pensent ça n’ont pas lu son livre…Ou alors ils n’ont pas été interviewer Florence Aubenas, micro en main, à la rencontre de son regard qui pétille d’intégrité…

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