Jeff Mills : Rencontre du 3ème type - Part 2
Suite de JEFF MILLS : RENCONTRE DU 3ÈME TYPE - PART 1
Rencontré à Barcelone, Jeff Mills pourtant peu bavard, s'est livré.
Ayse Turan : Est-ce que vous avez grandi en vous disant : "J’espère être un jour le témoin de l’existence d’une vie extraterrestre ?
Jeff Mills : En tant que producteur, j’ai pu travailler sur ces sujets quand j’avais l’opportunité et la liberté de déchiffrer cette énigme. En 2000, les gens craignaient que le monde n’arrive à sa fin ; cela m’a inspiré pour diffuser ma musique à travers le monde. Personnellement je n’ai jamais vu d’ovni, mais il y a quelques temps, en Arizona, j'ai vu un soir un trou étrange dans les nuages. J’ai tellement produit pendant de nombreuses années... j’ai réalisé que je pouvais lâcher du lest pour partir explorer des domaines qui m’intriguent : la science fiction, des scénarios de fiction et des histoires qui remontent avant ma carrière de musicien. J’essaie toujours distiller ces choses dans ma musique. Si j’étais dentiste ou docteur, j’essaierais sûrement un jour de faire de la dentisterie expérimentale.
Vous avez dit que dans votre enfance il n'y avait que 2 ou 3 chaînes de télévision. Comment l'abondance d'information d'aujourd'hui affecte votre travail ?
Oui, c'était plus monogamique à l’époque ou j’ai grandi mais c’était plus impactant. On n'avait que très peu d’options pour obtenir des informations. Il y avait un rassemblement, une communion quand on mettait un homme sur la lune ou quand le Président des Etats-Unis se faisait assassiner. Donc on partageait toutes ces choses. Contrairement à aujourd’hui où je peux me connecter sur Internet et ne lire que des informations sur la Finlande, l’information est ainsi fragmentée. Et ce changement s’est fait à travers les choix personnels des hommes.
On vous voit avec Mike Banks comme une référence depuis longtemps influente sur la musique Techno. Est-ce qu’on peut dire que vous deviez commencer par le scratch quand vous êtes venus en Europe ? c’était comment ?
Les bases avaient déjà été établies par Juan Atkins, Derick May, Eddie Fowkles et Kevin Saunderson. Nous avions seulement entendu parler des raves européennes et des systèmes laser de Derrick et Juan. Mais on faisait de la musique pour un public que nous avions seulement imaginé et dont on n’avait entendu parler que par nos pairs. Par exemple, les seules infos qu'on avait sur Londres, c'était Derrick qui nous les avait données. Ils avaient déjà créé le mot "Techno" et avaient produit les hits comme "Strings of Life".
On ne partait pas du scratch, on prenait leurs expériences, on analysait leurs faiblesses et on essayait de les améliorer. On a vite compris que faire plaisir à l'industrie du disque et aux distributeurs ne marchait pas. L'histoire nous a montré que personne n'investit sur deux mecs noirs-américains.
On n'était pas du genre à devenir tendance, on l'a su dès le début. On pensait tout de même que les médias seraient plus accueillants quand on suivait les pas pas de Kevin, Juan, etc...mais ce ne fut pas le cas. Donc le choix se résumait à quelques labels, dont Tresor. On avait peu d'amis, fallait qu'on se concentre sur eux.
On a aussi compris qu'en Europe, on ne mélange pas trop les genres, surtout à l'époque. Si tu faisais de la house, tu faisais de la house, et pas de la techno. Des limites plus rigides qu'aux US ou tout était déjà diversifié.
Y avait-t-il des idées préconçues et contraignantes sur comment devait être la musique Dance ?
Les idées préconçues étaient toujours là ! Mais nous sommes allés bien au-delá. Quand nous sommes arrivés en Europe, je maitrisais le mix à trois ou quatre platines les yeux fermés. Je savais déjà mettre une boîte à rythmes TR 909 dans un setup de 6 machines. On devait aussi conceptualiser la musique que l’on voulait créer. On a réalisé qu’il fallait qu’on utilise nos sons plus efficacement et produire une musique plus simple. Par exemple, quand tu poses un vinyle et que tu places l’aiguille, le premier beat part directement. Ce n’est pas une évolution organique ou changeante.
Ce n’était pas le cas avec ce que faisait Derrick à l’époque avec Music Institute, quand l’intro comportait quinze minutes des cordes. Il fallait gérer ce genre de différence entre ces deux continents et trouver un moyen de pouvoir continuer à jouer en Europe, où toute cette musique était en train d'exploser.
N’est-ce pas un paradoxe en soi ? En Europe nous avons de bonnes infrastructures pour soutenir la musique, les arts, mais cela ne garantit pas le rendement créatif.
Je pense que c’est à cause de la structure des États-Unis. C’est un pays tellement grand qu'il est difficile de résumer ce qui se passe. Il y a tellement de choses dont les medias principaux ne parlent pas, ni même les médias régionaux. On ne peut donc pas avoir une vue d’ensemble du pays. Les Européens ont tendance à voir les Etats Unis d’un seul point de vue. Mais tu ne peux tout simplement pas le faire parce que c’est trop grand ! Même en prenant une ville comme Detroit... il y a tellement de subdivisions au sein de cette ville : Omar S ici, prochain arrêt Moodyman, etc.
C’est un peu différent à Chicago, là où la musique House est née, bien qu’il n’y ait pas ce sentiment commun d’artistes vivant ensemble ?
Rien que ça nous montre la différence entre deux villes pourtant situées l'une à côté de l'autre. D'où le raccourci européen de dire qu'il "n'y a pas de scène US" alors qu'il y en a, si petites et si locales que tu ne peux en parler sans aller les découvrir sur place. Si c'était vrai que personne ne s'entraide dans la scène US, on ne serait pas encore là à faire cette musique depuis si longtemps. On ne peut pas voir cette communauté genre bocal où toutes les micro-cultures qui nourrissent ce gigantesque pays sont confondues dans une grande perspective.
En tant qu'artiste afro-américain, on nous a appris à se débrouiller seuls. Il faut fabriquer son propre monde. Et puis en Amérique, on nous apprend à ne jamais abandonner un rêve. Tu peux faire ce que tu veux tant que tu trouves le moyen d'y arriver. C'est ce qu'on a fait. On s'est alliés avec Mike pour dépasser les restrictions, y faire face ensemble. On voulait réinventer la relation entre le public et le créateur.
Il y a une complicité silencieuse entre vous et Mike Banks. Même si vous ne collaborez que rarement, vous continuez de travailler beaucoup sans trop parler. C'était prémédité ?
On a compris qu'on n'irait pas loin en parlant de la musique et de ses problèmes. Quand on parlait, c'était lu par un public qui s'en foutait. Crier nos opinions sur ce qui est bien ou mal dans cette industrie tombe dans l'oreille d'un sourd. Personne ne semble aller quelque part en parlant des enjeux de ce business.
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Bravo ! Apres l'excellent resume qu'on a eu de Jeff Mills, artiste exceptionnel et intemporel, voici une interview d'une sincerite ecrasante. J'adore ! Vivement la suite et beaucoup d'autres dossiers de cette trempe.